Kicad Master · 9 September 2026KiCad 10 et les variantes de conception : le workflow qui change enfin la donne
Pendant des années, gérer plusieurs versions d’une même carte dans KiCad relevait de l’acrobatie : champs personnalisés, scripts Python, exports BOM séparés. Avec la version 10.0, sortie le 20 mars 2026, les variantes de conception (Board Variants) deviennent une fonctionnalité native. Plongée dans ce nouveau workflow, ses forces, ses limites et ce qu’il change vraiment pour les concepteurs, alors que la série 10.x a déjà atteint son sixième correctif en août 2026.
De la galère des séries à la promesse d’une gestion native
Il y a encore un an, concevoir une carte avec des options matérielles — un connecteur USB en standard, un second en option, une résistance de tirage selon la configuration — relevait de la débrouille. KiCad 9 ne proposait aucune gestion native des variantes. Les concepteurs devaient ruser : champs personnalisés (DNP, Option, Variante), scripts Python pour filtrer les BOM, voire duplication complète du projet. Chaque approche avait ses failles. La plus courante ? La désynchronisation entre le schéma et le PCB : on modifiait un composant dans un sens, on oubliait de le reporter dans l’autre, et la BOM se retrouvait avec des références fantômes ou des composants manquants.
Le forum KiCad.info regorgeait de fils de discussion sur le sujet, avec des tutoriels plus ou moins robustes. L’un des plus cités, celui de l’utilisateur jacek, proposait d’utiliser les Component Classes avec un préfixe variant (par exemple variant USB_conn) pour grouper les composants qui varient ensemble, couplé à un script Python pour vérifier la cohérence des données et générer des BOMs comparables via diff textuel. Une solution astucieuse, mais fragile : le script devait être maintenu, les classes devaient être rigoureusement nommées, et toute erreur de saisie pouvait corrompre silencieusement les données. jacek lui-même admettait le risque de « désynchronisation SCH-PCB » et de « corruption accidentelle de variantes ».
L’attente communautaire était donc énorme. Les discussions sur GitLab (jalon 42) et les fils du forum officiel réclamaient une implémentation native depuis des années. Wayne Stambaugh, le développeur principal de KiCad, avait d’ailleurs présenté les grandes lignes de cette fonctionnalité lors de la KiCon Europe 2025, suscitant un vif intérêt. La sortie de KiCad 10.0.0, annoncée officiellement le 20 mars 2026 sur le blog du projet, a enfin répondu à cette attente. Parmi les nouveautés majeures — mode sombre, éditeur graphique de règles DRC, importateurs Allegro, PADS et gEDA/Lepton — les design variants (variantes de conception) figuraient en tête d’affiche. Fini les scripts maison, place à une gestion intégrée.
Depuis, la série 10.x a rapidement évolué : la version 10.0.6, publiée le 24 août 2026, a apporté son lot de correctifs critiques et de stabilisations, notamment pour l’intégration des périphériques 3Dconnexion SpaceMouse, enfin stable après des mois de tâtonnements. Le projet KiCad a également publié son rapport d’état 2026, révélant 7 609 commits pour la version 10 et une bibliothèque officielle dont 78 % des empreintes sont désormais auto-générées. Une mécanique bien huilée qui témoigne de la maturité du projet open-source.
Dans les coulisses de KiCad 10 : le mécanisme des variantes de conception
Concrètement, comment fonctionne ce nouveau système ? Le principe est simple : chaque composant du schéma peut se voir attribuer une propriété DNP (Do Not Populate, « ne pas monter ») qui est désormais native et éditable via le Properties Manager. Cette propriété est liée à une ou plusieurs variantes. En d’autres termes, on définit une variante (par exemple « Standard » et « Option USB »), puis on marque certains composants comme non montés pour chaque variante. Le PCB, le remplissage de cuivre et les masques de soudure réagissent automatiquement : un composant DNP est exclu du routage, son empreinte est masquée sur les couches de cuivre, et les pastilles ne sont pas soudées.

L’interaction avec les règles de conception est également pensée : les zones de cuivre (copper pour) et les masques de soudure sont recalculés en fonction de l’état des composants. C’est un changement fondamental par rapport aux workarounds précédents, où il fallait manuellement gérer les zones et les masques pour chaque variante. Le moteur de KiCad 10 s’occupe de tout, en arrière-plan, de manière cohérente.
Cette fonctionnalité s’accompagne d’autres améliorations qui renforcent le workflow global. L’éditeur graphique de règles DRC (Design Rule Check) permet de visualiser et de modifier les règles de conception directement dans l’éditeur de PCB, sans avoir à plonger dans des fichiers texte. Le mode sombre pour Windows, les barres d’outils personnalisables et la sélection par lasso améliorent le confort d’utilisation au quotidien. Surtout, les importateurs Allegro, PADS et gEDA/Lepton facilitent la migration depuis d’autres outils, un argument de poids pour les équipes qui envisagent de quitter des solutions propriétaires — d’autant plus que la fin officielle d’Autodesk EAGLE, actée le 7 juin 2026, pousse de nombreux concepteurs à chercher une alternative solide.
Workflow pratique : du schéma à la BOM, le nouveau flux pas à pas
Prenons un cas concret : une carte d’acquisition avec un connecteur USB-C en standard et une option pour un connecteur micro-USB, plus une résistance de tirage qui diffère selon la variante. Avec KiCad 10, le flux est le suivant :
- Création des variantes : dans les paramètres du projet, on définit deux variantes : « USB-C » et « Micro-USB ».
- Affectation des composants : on sélectionne le connecteur micro-USB, on ouvre le Properties Manager, et on coche la propriété DNP pour la variante « USB-C ». On fait de même pour la résistance de tirage, en lui attribuant une valeur différente selon la variante.
- Génération des BOM : l’export BOM intègre nativement le concept de variante. On choisit la variante active, et la BOM ne liste que les composants montés pour cette variante. Fini les filtres manuels ou les scripts de post-traitement.
- Fichiers d’assemblage : les fichiers de placement (pick-and-place) sont également générés par variante, avec les coordonnées des composants montés uniquement.
Le tutoriel de jacek sur le forum KiCad.info, bien que rédigé avant la sortie officielle, décrit une approche similaire mais avec des outils tiers (Component Classes, script Python). Il souligne d’ailleurs les limites des outils par défaut de KiCad 10 : le Properties Manager ne permet d’éditer que les propriétés par défaut comme DNP, et la Symbol Fields Table ne permet pas de trier par sélection ou surlignage, ce qui rend difficile l’édition de champs personnalisés sur plusieurs symboles à la fois. Des limitations que nous détaillerons plus loin, mais qui n’empêchent pas un workflow de base fluide et fiable.
Pour les équipes qui veulent aller plus loin, la bonne pratique consiste à utiliser les Component Classes en complément des variantes natives. On peut ainsi grouper des composants qui partagent la même logique de variation (par exemple tous les composants de l’option USB), et appliquer des règles de DRC spécifiques à ces classes. Combiné au script Python de vérification de cohérence, cela permet de détecter rapidement toute désynchronisation entre le schéma et le PCB.
Altium vs KiCad 10 : le duel des approches de variantes
Altium Designer a depuis longtemps une gestion mature des variantes, basée sur des configurations. C’est un système éprouvé, intégré à un écosystème complet (gestion des bibliothèques, BOM, fabrication). Mais il a un coût : l’abonnement annuel se situe entre 3 850 et 5 000 USD par utilisateur en 2026, ce qui représente un investissement conséquent pour une équipe. Sur trois ans et pour cinq utilisateurs, le coût total (licences + formation) peut dépasser 175 000 USD. KiCad, lui, est open-source et gratuit. Le rapport coût/fonctionnalités est radicalement différent.

Sur le plan fonctionnel, Altium offre une granularité plus fine : on peut définir des variantes non seulement pour le montage des composants, mais aussi pour les valeurs, les références, les textes, les zones de cuivre, etc. KiCad 10 se concentre sur l’essentiel : le DNP. Pour la majorité des cas d’usage — options de fabrication, configurations matérielles — c’est suffisant. Mais pour des scénarios complexes (variantes de texte, de valeurs de composants, de règles de conception), Altium garde une longueur d’avance.
La courbe d’apprentissage est un autre facteur. Altium est réputé pour sa complexité et sa richesse ; KiCad 10, avec ses variantes natives, est plus simple à appréhender. Et avec la fin d’EAGLE, de nombreux utilisateurs historiques d’Autodesk se tournent vers KiCad, séduits par sa gratuité, sa communauté active et ses fonctionnalités désormais comparables sur bien des points.
L’écosystème en ébullition : IA, plugins et automatisation
Au-delà des variantes, l’écosystème KiCad n’a jamais été aussi dynamique qu’en cette fin 2026. L’intelligence artificielle s’invite dans le flux de conception, avec des outils comme Konnect, un plugin natif pour KiCad 10 écrit en Rust, qui transforme Claude en assistant de conception via le protocole MCP (Model Context Protocol). Il permet à un agent IA d’analyser des schémas, d’inspecter des PCB, de tracer des connexions et même de valider des designs. Seeed-Studio a également publié un serveur MCP dédié à KiCad, ouvrant la voie à une automatisation poussée des vérifications.
Côté routage automatique, les autorouteurs GPU font des merveilles. Un projet présenté sur Hackaday en juillet 2026 a démontré la capacité d’un autorouteur accéléré par GPU à traiter un backplane de 17 600 pads et 8 192 airwires — un monstre qui aurait pris des mois à router à la main. Des outils comme Freerouting continuent d’évoluer, même si une régression signalée en août 2026 (version 2.3.0) a rappelé qu’aucun outil n’est infaillible.
La collaboration n’est pas en reste : les fichiers texte de KiCad se marient parfaitement avec Git, et des guides dédiés (comme celui d’Anchorpoint, publié en juin 2026) expliquent comment versionner ses cartes efficacement. Le versioning Git devient une pratique standard, renforçant la crédibilité de KiCad dans un contexte professionnel.
Les limites qui persistent : ce qu’il faut savoir avant de migrer
Malgré ces avancées, tout n’est pas parfait. Les utilisateurs rapportent encore des problèmes de performance dans l’éditeur PCB : un fil de discussion d’août 2026 signale que le déplacement de pistes existantes est « extrêmement lent » dans les versions 10.0.4 et 10.0.5, au point de rendre l’outil « inutilisable » pour certains projets denses. La version 10.0.6, publiée le 24 août, corrige une partie de ces régressions, mais la prudence reste de mise sur les gros projets.

Autre point d’attention : le Properties Manager de KiCad 10 ne permet d’éditer que les propriétés par défaut comme DNP. Pour les champs personnalisés, il faut encore passer par la Symbol Fields Table, dont les limitations (pas de tri par sélection, pas de surlignage) compliquent l’édition multi-symboles. Les utilisateurs avancés contournent le problème avec des scripts Python, mais cela reste un frein pour les débutants.
Enfin, la question des local power labels (étiquettes d’alimentation locales), une nouveauté de KiCad 10, suscite encore des interrogations sur le forum : comment les créer, comment les distinguer des étiquettes globales ? La documentation s’étoffe, mais certains aspects restent obscurs.
Et après ? Les premières annonces pour la 11.0
Alors que la branche 10.x se stabilise avec la 10.0.6, le projet KiCad regarde déjà vers la 11.0. Les premières annonces évoquent des chantiers sur le routage et les contraintes, ainsi qu’une intégration plus poussée des outils d’IA. La gouvernance, partagée entre la KiCad Steering Committee et la Linux Foundation, assure une feuille de route claire et un financement transparent. Le budget 2026, dévoilé dans le rapport d’état, montre une organisation saine, portée par une armée de bénévoles et des dons croissants.
Pour les concepteurs qui hésitent encore à franchir le pas, le moment est bien choisi : KiCad 10.0.6 est stable, l’écosystème est florissant, et la communauté n’a jamais été aussi active. Les variantes de conception, enfin natives, règlent le problème le plus épineux du workflow. Reste à voir si la 11.0 saura convaincre les derniers sceptiques.
Sources
- Annonce officielle de KiCad 10.0.0
- KiCad 10.0.6 Release (29 août 2026)
- KiCad 10.0.5 Release (22 juillet 2026)
- Elektor Magazine : KiCad 10, mode sombre, variantes et plus encore (30 mars 2026)
- KiCad — Wikipédia
- Konnect : plugin IA pour KiCad 10
- KiCad MCP Server by Seeed-Studio (16 juillet 2026)
- GPU-Accelerated Autorouter Handles Monstrous PCB Designs (2 juillet 2026)
- KiCad Autorouting Made Easy (13 août 2026)
- Git with KiCad – Version control for PCB design workflows (6 juillet 2026)
- Forum KiCad.info : performance PCB Editor (12 août 2026)
- Altium Designer vs KiCad Comparison (2026) (27 juillet 2026)
Article recherché et rédigé automatiquement · Magazine Electrosens